Histoire des Premières Traductions du Coran
Révélé en langue arabe, le Coran fut longtemps considéré comme intraduisible par une partie des savants musulmans, en raison de son caractère sacré et de l'inimitabilité de sa langue. Pourtant, l'expansion de l'islam a rapidement rendu nécessaire sa transposition dans d'autres idiomes. Ainsi, l'histoire des traductions du Coran est un voyage fascinant, oscillant entre le besoin pastoral et la confrontation intellectuelle.
Les Premières Incursions en Terre d'Islam
Les tout premiers efforts de traduction furent partiels, souvent oraux, et destinés à des fins liturgiques ou d'enseignement pour les nouveaux convertis non arabophones. Cependant, la première entreprise d'envergure documentée nous vient de l'Orient musulman, dans un contexte bien différent de celui que connaîtra plus tard l'Europe.
La traduction persane, un besoin pastoral
Au cœur de l'Asie centrale du Xe siècle, l'émir samanide Mansur I ibn Nuh, régnant sur un vaste territoire majoritairement persanophone, commanda une traduction-commentaire (Tafsīr) du Coran. Un groupe de savants de Transoxiane fut réuni pour cette tâche. Le but n'était pas polémique, mais pastoral : rendre le message divin accessible à ses sujets qui ne maîtrisaient pas l'arabe. Ce fut la première traduction complète connue du Coran en langue persane, intégrée au commentaire du célèbre Tafsīr d'al-Tabari.
L'Europe Médiévale et la Découverte du Coran
En Occident, la rencontre avec le texte coranique se fit dans un tout autre climat, celui des Croisades et de la Reconquista en Espagne. La curiosité se mêlait à la méfiance, et la volonté de comprendre l'Autre était indissociable du désir de le combattre sur le plan théologique.
Le projet de Pierre le Vénérable
C'est dans ce contexte que naquit un projet ambitieux. Cette entreprise intellectuelle et religieuse fut menée sous l'impulsion de l'abbé Pierre le Vénérable de Cluny au milieu du XIIe siècle. Lors d'un voyage en Espagne, il prit conscience du manque de connaissance directe de l'islam chez les chrétiens, dont les écrits reposaient sur des rumeurs et des approximations. Pour réfuter ce qu'il considérait comme une hérésie, il fallait d'abord en connaître les textes fondateurs. Il constitua alors à Tolède, carrefour des cultures, une équipe de traducteurs.
Le "Lex Mahumet pseudoprophete" de Tolède
Le fruit de ce travail fut le "Lex Mahumet pseudoprophete", la première traduction latine intégrale du Coran, achevée par Robert de Ketton en 1143. Assisté par d'autres érudits comme Hermann de Carinthie, Robert de Ketton produisit un texte qui, malgré ses nombreuses approximations et son style parfois libre, allait durablement façonner la perception du Coran en Europe. Cette traduction, bien que critiquée pour ses libertés, resta la référence principale pendant près de cinq siècles.
Une traduction pour la controverse
Il est essentiel de comprendre la finalité de cette entreprise. Le "Corpus de Tolède", qui incluait la traduction du Coran et d'autres textes islamiques, était un arsenal intellectuel destiné à la controverse anti-islamique. Loin de chercher un dialogue, l'intention était de "connaître pour combattre", illustrant l'objectif essentiellement polémique qui animait ces premières traductions occidentales. Le texte traduit était immédiatement accompagné de réfutations écrites par Pierre le Vénérable lui-même.
La Renaissance et l'Imprimerie : une Diffusion Plus Large
Avec l'invention de l'imprimerie, la traduction latine de Robert de Ketton fut publiée pour la première fois à Bâle en 1543, ce qui permit une diffusion plus large mais aussi de nouvelles entreprises de traduction dans les langues vernaculaires européennes.
La première traduction anglaise d'Alexander Ross
Le XVIIe siècle vit l'émergence des premières versions dans les langues modernes. Parmi celles-ci, on note la première version anglaise, publiée par Alexander Ross en 1649. Fait notable, elle ne fut pas réalisée à partir de l'arabe, mais à partir de la traduction française d'André Du Ryer (1647). Son titre, "The Alcoran of Mahomet", et sa préface hostile témoignent de la persistance de l'approche polémique.
Ludovico Marracci et la rigueur philologique
Il faudra attendre la fin du XVIIe siècle pour voir paraître l'œuvre monumentale du prêtre italien Ludovico Marracci. Confesseur du pape Innocent XI, il publia en 1698 une édition bilingue arabe-latin du Coran. Son travail, fruit de décennies d'efforts, était d'une rigueur philologique sans précédent pour l'époque. Chaque sourate était accompagnée d'un résumé, de notes et d'une "réfutation". Bien que son objectif fût toujours apologétique, la qualité de sa traduction en fit un outil de travail indispensable pour les orientalistes européens pendant des générations.
George Sale et le tournant des Lumières
Un changement de perspective s'opère au XVIIIe siècle avec l'influente traduction anglaise de George Sale, parue en 1734. Avocat et orientaliste, Sale traduisit directement depuis l'arabe, en s'appuyant sur le travail de Marracci. Son œuvre se distingue par son "Discours préliminaire", qui offrait une présentation de l'islam et de son prophète bien plus nuancée et objective que celles de ses prédécesseurs. Sa traduction devint la version de référence dans le monde anglophone pendant près de deux cents ans et marqua une étape vers une approche plus scientifique et moins confessionnelle du texte coranique en Occident.