Controverses Historico-Critiques : La Thèse de la Compilation Tardive
Le récit musulman traditionnel dépeint une histoire claire de la compilation du Coran, achevée sous le califat d'Uthman ibn Affan, soit environ deux décennies après la mort du Prophète Muhammad. Pourtant, au XXe siècle, une branche de l'orientalisme académique a remis en cause cette chronologie. Ce chapitre explore cette thèse controversée d'une compilation tardive, qui postule une formation du texte coranique sur plusieurs siècles.
Le Récit Traditionnel face à la Critique
Pendant des siècles, la narration de la collecte (jam') du Coran, d'abord initiée par le calife Abu Bakr puis standardisée par Uthman, a constitué le socle de l'histoire textuelle pour les musulmans et la plupart des chercheurs occidentaux. Cependant, le XXe siècle a vu l'émergence d'un scepticisme radical, alimenté par l'application de l'approche historico-critique au domaine des études islamiques. Cette méthode, initialement développée pour l'étude de la Bible, exigeait une corroboration des récits religieux par des sources externes et contemporaines.
Le Silence des Témoins Externes
Les tenants de la critique historique ont souligné ce qu'ils percevaient comme une énigme : le « silence » des sources non-musulmanes du VIIe siècle. Chroniques byzantines, syriaques ou arméniennes, bien qu'évoquant les conquêtes arabes, ne mentionnaient ni un prophète nommé Muhammad, ni un livre sacré appelé Coran. Pour ces chercheurs, cette absence était un indice troublant, suggérant que l'Islam, tel que décrit par la tradition, n'était peut-être pas encore pleinement constitué à cette époque.
La Question des Manuscrits
Un autre pilier de l'argumentation reposait sur la rareté des manuscrits coraniques datables avec certitude du VIIe siècle. Avant les avancées de la datation au carbone 14, l'analyse paléographique laissait une marge d'incertitude. Ce vide documentaire apparent a ouvert la porte à des hypothèses spéculatives sur une fixation bien plus tardive du texte, peut-être sous le califat des Omeyyades, voire des Abbassides.
L'École "Révisionniste" et la Rupture Épistémologique
C'est dans les années 1970 que ces doutes se sont cristallisés en une théorie structurée, portée par un groupe de chercheurs souvent qualifiés de « révisionnistes ». Leurs travaux ont provoqué un séisme dans le champ des études islamiques, en proposant une réécriture complète des origines de l'Islam.
John Wansbrough et la "Littérature Salutaire"
La figure de proue de ce mouvement est sans conteste John Wansbrough. Dans son œuvre séminale, Quranic Studies (1977), il avance une thèse audacieuse : le Coran ne serait pas la transcription des révélations faites à un seul homme au début du VIIe siècle en Arabie. Il serait plutôt le produit d'une lente élaboration, sur près de deux siècles, au sein de communautés arabo-monothéistes en Mésopotamie, en dialogue constant avec les traditions juives et chrétiennes. Pour lui, le texte coranique est une « littérature salutaire », assemblée pour forger l'identité d'une communauté religieuse en quête de légitimité.
Hagarism : Une Relecture Radicale des Origines
La même année, Patricia Crone et Michael Cook publiaient Hagarism: The Making of the Islamic World, un ouvrage encore plus provocateur. En s'appuyant quasi exclusivement sur des sources non-musulmanes, ils dépeignaient les premières conquêtes non pas comme l'expansion d'une nouvelle religion, mais comme un mouvement de migration tribal arabe, initialement allié au judaïsme messianique dans le but de reprendre Jérusalem. Selon la thèse radicale connue sous le nom d'Hagarisme, l'Islam et le Coran auraient émergé bien plus tard de ce creuset, comme une théologie de l'empire arabe triomphant.
Méthodologie et Arguments de la Compilation Tardive
Pour étayer ces théories, l'école révisionniste a déployé une méthodologie qui rompait totalement avec l'approche traditionnelle. Le principe fondamental était un scepticisme systématique envers les sources musulmanes (hadiths, chroniques, biographies du Prophète), considérées comme des constructions a posteriori de l'époque abbasside (VIIIe-IXe siècles), visant à créer un passé arabe et prophétique glorieux.
L'Analyse Formelle et Littéraire
L'analyse de Wansbrough se concentrait sur la structure interne du Coran. Il y voyait les marques d'une composition progressive : des tensions narratives, des répétitions, des formules liturgiques et des schémas littéraires qui, selon lui, trahissaient l'assemblage de sources diverses (des logia, ou paroles prophétiques) sur une longue période. Le texte final ne serait donc pas l'œuvre d'une révélation unifiée, mais le point d'orgue d'un processus rédactionnel complexe.
Critiques et Évolutions de la Thèse
La thèse de la compilation tardive, si elle a durablement marqué les études islamiques, n'est jamais parvenue à faire consensus. Dès sa formulation, elle a suscité de vives critiques, tant sur sa méthode que sur ses conclusions.
La Contre-Attaque des Manuscrits
Le coup le plus sévère porté à cette théorie est venu de la science matérielle. La découverte de manuscrits comme ceux de Sanaa au Yémen et, plus tard, la datation au radiocarbone de fragments comme ceux de Birmingham, ont fourni des preuves tangibles de l'existence de codex coraniques dès le VIIe siècle. Ces manuscrits, datés pour certains de la période même de la vie des compagnons du Prophète, ont rendu l'hypothèse d'une compilation au IXe siècle extrêmement difficile à soutenir.
Réponses et Réfutations Académiques
De nombreux historiens ont également contesté le postulat méthodologique du « tout ou rien » vis-à-vis des sources islamiques. Des chercheurs comme Fred Donner ont plaidé pour une approche plus nuancée, reconnaissant les possibles embellissements tardifs sans pour autant rejeter en bloc la mémoire historique de la communauté musulmane primitive. Parallèlement, d'autres approches critiques, comme l'hypothèse d'une influence syro-araméenne sur le Coran, ont exploré les zones d'ombre du texte sans nécessairement adhérer à une chronologie tardive.
L'Héritage d'une Controverse
Aujourd'hui, la thèse d'une compilation tardive au sens où l'entendaient Wansbrough, Crone et Cook est largement minoritaire dans le monde académique. Néanmoins, son impact fut considérable. Elle a forcé les chercheurs à affiner leurs méthodes, à accorder une importance primordiale à l'étude des manuscrits et à questionner les évidences. Cette onde de choc a également stimulé le développement de réponses musulmanes structurées face à ces thèses, renouvelant le champ de l'apologétique et de l'histoire critique au sein même du monde musulman.