Codex Parisino-Petropolitanus : Un Trésor partagé entre Paris et Saint-Pétersbourg
Au cœur des collections nationales de France et de Russie repose un trésor silencieux, les fragments d'un même manuscrit coranique d'une antiquité exceptionnelle. Connu sous le nom de Codex Parisino-petropolitanus, ce témoin du premier siècle de l'Islam nous raconte une histoire fascinante, celle de sa création, de sa dispersion et de sa redécouverte, offrant une fenêtre inestimable sur la transmission du texte sacré.
La découverte d'un trésor à Fustat
L'histoire de ce codex commence au début du XIXe siècle, dans les ruines de Fustat, la première capitale de l'Égypte musulmane. C'est là, dans la mosquée d'Amr ibn al-As, la plus ancienne d'Afrique, qu'un diplomate et collectionneur français, Jean-Louis Asselin de Cherville, fit une acquisition qui allait marquer l'histoire de la paléographie coranique. Ces feuillets de parchemin, conservés pendant des siècles, attendaient patiemment leur heure.
Le consul et les "papiers d'Amrou"
Vice-consul de France en Égypte durant les tumultes de l'expédition de Bonaparte, Asselin de Cherville était un passionné d'antiquités. Il se procura un lot de manuscrits anciens, que la tradition locale nommait les "papiers d'Amrou", du nom du compagnon du Prophète et conquérant de l'Égypte. Si cette attribution directe est légendaire, elle témoigne de la très haute antiquité que les habitants eux-mêmes prêtaient à ces documents.
Un manuscrit, deux destins européens
À la mort d'Asselin de Cherville, sa précieuse collection fut mise en vente. C'est à ce moment que le destin du manuscrit bascula, le scindant en deux parties qui entreprirent des voyages distincts vers deux des plus grandes capitales culturelles d'Europe. Le codex, autrefois un, devint une énigme partagée entre Paris et Saint-Pétersbourg, un symbole de la circulation des savoirs et des objets historiques.
La part parisienne
La Bibliothèque Royale, future Bibliothèque nationale de France (BnF), se porta acquéreur d'une partie significative des feuillets en 1833. Ces fragments, aujourd'hui conservés sous la cote BnF Arabe 328, représentent la plus grande portion du codex original. Ils devinrent immédiatement un objet d'étude pour les orientalistes européens, fascinés par l'archaïsme de leur écriture.
Le périple vers Saint-Pétersbourg
L'autre partie du manuscrit connut un chemin plus sinueux. Acquise par un collectionneur, elle finit par rejoindre la Bibliothèque Impériale de Saint-Pétersbourg, aujourd'hui la Bibliothèque Nationale de Russie. D'autres feuillets isolés firent également leur apparition à la Bibliothèque Vaticane et dans la collection Khalili à Londres, complétant le puzzle de ce manuscrit dispersé à travers le continent.
Analyse paléographique et codicologique
L'étude matérielle de ces fragments révèle un monde de détails sur la production des livres aux premiers temps de l'Islam. Le Codex Parisino-petropolitanus est un exemple exceptionnel de l'archéologie textuelle des plus anciens manuscrits coraniques, nous informant sur les scribes, leurs techniques et l'état du texte coranique à cette période reculée.
Une écriture Hijazi ancienne
Le codex est rédigé dans un style d'écriture connu sous le nom de Hijazi. Caractérisée par son allure verticale et légèrement inclinée, cette graphie est l'une des plus anciennes formes de calligraphie arabe. Elle se distingue par l'absence quasi totale de points diacritiques (qui différencient des lettres comme le ب, ت, et ث) et de signes de vocalisation. Cette sobriété est typique des manuscrits produits avant l'uniformisation califale de l'orthographe coranique.
Datation et contenu
Les analyses paléographiques situent la copie de ce manuscrit dans la seconde moitié du VIIe siècle, soit environ 40 à 70 ans après la mort du Prophète Muhammad. Bien que des débats subsistent, cette datation précoce est corroborée par plusieurs analyses qui, au-delà des styles d'écriture, explorent les méthodes de datation au carbone 14 et leurs potentielles limites. Au total, les fragments conservés couvrent près de 45% du texte coranique, ce qui en fait l'un des témoins les plus complets de cette époque.
L'importance du Codex Parisino-petropolitanus
Plus qu'une simple relique, ce manuscrit est une source primaire fondamentale pour l'histoire du Coran. Il permet aux historiens et aux théologiens de comparer le texte de la fin du VIIe siècle avec la version en usage aujourd'hui, et de constater son extraordinaire stabilité. Il témoigne de la mise par écrit précoce et soignée du texte sacré.
Un témoin du texte primitif
Le Codex Parisino-petropolitanus, par ses quelques variantes orthographiques et l'ordre de certaines sourates (qui diffère de la version standardisée ultérieurement), offre un aperçu précieux de l'état du texte coranique avant la standardisation 'uthmanienne ou dans sa toute première phase de diffusion. Il se place aux côtés d'autres témoins majeurs comme le célèbre manuscrit de Birmingham ou encore l'étonnant palimpseste de Sanaa, chacun apportant une pièce unique au grand puzzle de l'histoire du Coran. Grâce au travail de chercheurs comme François Déroche, les fragments dispersés ont été virtuellement réunis, permettant une étude globale de ce trésor partagé, pont de papier entre les siècles et les cultures.