La Mémoire du Coran à travers Hafs ibn Sulayman
En l'an 804 de l'ère chrétienne (180 de l'Hégire), une figure essentielle de la transmission du Coran s'éteint, laissant derrière elle un héritage dont l'ampleur était alors difficile à mesurer. Hafs ibn Sulayman al-Asadi al-Kufi n'était pas un calife ni un général, mais un maître de la récitation coranique, dont la voix et la méthode allaient traverser les siècles.
L'Héritage d'un Maître : 'Asim de Kufa
Pour comprendre l'œuvre de Hafs, il faut remonter à son maître, 'Asim ibn Abi al-Najud, l'un des sept lecteurs canoniques du Coran. Kufa, au début du VIIIe siècle, est un carrefour intellectuel bouillonnant de l'empire islamique naissant. Dans ses mosquées et ses cercles d'étude, la science de la Révélation est au cœur de toutes les attentions. 'Asim y est une autorité, un Tabi'i, c'est-à-dire une personne de la génération ayant appris directement des Compagnons du Prophète Muhammad.
Un Disciple au cœur de la transmission
Hafs ibn Sulayman n'était pas un simple élève pour 'Asim ; il était son beau-fils. Cette proximité familiale lui offrit un accès privilégié et ininterrompu à l'enseignement du maître. Jour après jour, Hafs écouta, mémorisa et répéta les versets du Coran tels que 'Asim les lui transmettait, avec une précision et une rigueur extrêmes. 'Asim lui-même tenait sa lecture d'une chaîne de transmission remontant au Compagnon 'Abdullah ibn Mas'ud, garantissant une fidélité scrupuleuse au texte originel.
La Méthode de Kufa
L'enseignement n'était pas une simple récitation. Il s'agissait d'un art et d'une science, impliquant une maîtrise parfaite de la prononciation, des points d'articulation des lettres et des pauses. Hafs a passé sa jeunesse à perfectionner cet art, se distinguant par sa mémoire et sa capacité à préserver la lecture de 'Asim sans la moindre altération. On rapporte que 'Asim lui-même disait : « La lecture que je t'enseigne est celle que j'ai reçue de Abu 'Abd al-Rahman al-Sulami, qui la tenait de 'Ali ibn Abi Talib, qui la tenait du Prophète. »
La Diffusion d'une Lecture de Référence
Après la mort de son maître, Hafs quitta Kufa pour Bagdad, la nouvelle et resplendissante capitale du Califat Abbasside. Fondée par Al-Mansur, la cité des Mille et Une Nuits était devenue l'épicentre du savoir mondial. C'est dans ce contexte d'intense activité intellectuelle, qui vit une véritable floraison des sciences coraniques à l'époque Abbasside, que l'enseignement de Hafs allait trouver un écho retentissant.
De la Transmission Orale à la Codification
À Bagdad, Hafs enseigna à son tour, formant une nouvelle génération de récitateurs. Sa réputation grandit, et sa version de la lecture de 'Asim, connue sous le nom de Riwāyat Ḥafṣ ‘an ‘Āṣim, commença à se distinguer. Elle était appréciée pour sa clarté, sa fluidité et sa conformité perçue avec le dialecte de la tribu de Quraysh, celui du Prophète. Alors que d'autres lectures présentaient des variations subtiles, celle transmise par Hafs offrait une cohérence et une accessibilité qui séduisirent de nombreux érudits.
Une Autorité Contestée mais Reconnue
Il est historiquement important de noter que si Hafs était une autorité incontestée dans la science de la récitation ('ilm al-qira'at), certains savants du Hadith (la tradition prophétique) ont émis des réserves sur la fiabilité de sa mémoire pour la transmission des hadiths. Cette distinction est cruciale : les méthodologies et les exigences n'étaient pas les mêmes pour ces deux sciences. Dans son domaine d'expertise, la transmission du texte coranique, sa rigueur et sa précision étaient unanimement célébrées, faisant de lui un maillon indispensable de la chaîne de transmission.
Un Héritage pour les Siècles à Venir
La mort de Hafs en 804 ne mit pas fin à son influence, bien au contraire. Ses élèves disséminèrent sa lecture à travers l'empire, de l'Andalousie à la Perse. Mais la consécration ultime de son travail viendra bien plus tard, à une époque qu'il n'aurait jamais pu imaginer.
La Standardisation à l'Ère de l'Imprimerie
Pendant des siècles, plusieurs lectures canoniques coexistèrent dans le monde musulman. Cependant, au XXe siècle, avec l'avènement de l'imprimerie et le besoin de standardiser une version pour la diffusion de masse, un choix devait être fait. En 1924, un comité d'érudits de l'université Al-Azhar au Caire choisit la Riwāyat Ḥafṣ ‘an ‘Āṣim pour l'édition de référence du Coran, connue sous le nom de « Mus'haf du Caire ». Ce choix était motivé par la clarté et la popularité déjà bien établie de cette lecture.
Aujourd'hui, plus de 90% des musulmans dans le monde lisent et récitent le Coran selon la transmission de Hafs. Chaque fois qu'un fidèle ouvre le Livre, il se connecte, sans toujours le savoir, à cette chaîne ininterrompue de mémorisation et de transmission dont Hafs ibn Sulayman fut, il y a plus de douze siècles, un gardien humble et essentiel.