Chronologie (652) : L'Édit Souverain pour la Destruction des Versions Divergentes

En l'an 652, Médine est le théâtre d'une décision qui scellera à jamais le visage du texte coranique. Le Calife Uthman ibn Affan, après avoir reçu le fruit du travail de la commission de Zayd ibn Thabit, promulgue un édit d'une portée immense : la destruction de toutes les versions du Coran qui ne se conforment pas au nouveau codex officiel.

Le Contexte d'une Décision Radicale

L'expansion fulgurante de l'empire islamique avait entraîné la dissémination de la parole divine, mais aussi l'émergence de divergences dans sa récitation et sa transcription. Des soldats musulmans, issus de tribus et de régions différentes, se querellaient sur les frontières de l'Arménie et de l'Azerbaïdjan, chacun défendant la version du Coran qu'il avait apprise de son maître. Alerté par son général Hudhayfah ibn al-Yaman, le Calife Uthman comprit le danger de schisme qui menaçait la communauté naissante. Il fallait agir, et vite, pour préserver l'unité des musulmans autour d'un seul et même texte.

La Menace de la 'Fitna' (Discorde)

La diversité des copies personnelles, ou masahif, bien que souvent issues de la mémoire de Compagnons respectés, contenait des variations mineures. Il pouvait s'agir de l'ordre de certains versets, de synonymes ou d'ajouts explicatifs qui, s'ils n'altéraient pas le dogme, créaient des tensions. Pour le Calife et son conseil, ces différences étaient les germes d'une future fitna, une discorde capable de briser la jeune Ummah. La standardisation n'était plus une option, mais une nécessité vitale pour la cohésion religieuse et politique de l'État.

L'Aboutissement du Travail de la Commission

La décision de détruire les versions non conformes n'a pas été prise à la légère. Elle était la conclusion logique de l'immense travail de la commission diligentée par 'Uthman, qui avait méticuleusement comparé les sources écrites et les témoignages oraux pour établir un texte de référence. Ce nouveau mushaf, basé sur les feuillets originaux (Suhuf) conservés par Hafsa, la fille d'Umar, et validé par les plus grands connaisseurs du Coran, se voulait la retranscription la plus fidèle de la Révélation.

La Proclamation et l'Application de l'Édit

L'édit fut proclamé avec la plus grande solennité. Le Calife 'Uthman ordonna que des copies du nouveau codex officiel soient réalisées, puis que toutes les autres versions manuscrites du Coran, qu'elles soient complètes ou fragmentaires, soient rassemblées et détruites. La méthode la plus courante était l'incinération, un acte qui, loin d'être un sacrilège, était perçu comme une manière respectueuse de disposer du texte sacré pour éviter qu'il ne soit souillé ou ne devienne une source de conflit.

Une Mesure Appliquée avec Fermeté

Des émissaires partirent de Médine vers les grandes métropoles de l'empire : La Mecque, Damas, Bassorah, Koufa. Ils emportaient avec eux une copie du codex standard et l'ordre impérieux de détruire les versions locales. Si la majorité des Compagnons et des musulmans acceptèrent cette décision pour le bien commun, elle suscita quelques résistances. Le cas le plus célèbre est celui d'Abdullah ibn Mas'ud à Koufa, un Compagnon éminent qui avait appris plus de soixante-dix sourates directement du Prophète et qui était très attaché à son propre codex. Son refus initial témoigne de l'impact émotionnel et de la difficulté d'une telle mesure.

Les Conséquences d'un Acte Fondateur

L'édit d'Uthman est un moment charnière dans l'histoire du texte coranique durant l'ère des Califes Bien Guidés. En imposant un texte unifié, il a mis fin aux querelles naissantes et a assuré une transmission remarquablement stable du Coran à travers les siècles. Cet acte a consolidé la notion d'un texte sacré unique et intangible pour l'ensemble du monde musulman.

L'Unification du 'Rasm' et la Postérité du Mushaf

La conséquence la plus durable fut l'établissement du rasm 'uthmani, le squelette consonantique du texte coranique qui fait encore autorité aujourd'hui. Tous les exemplaires du Coran imprimés ou manuscrits à travers le monde descendent directement des copies établies à cette époque. C'est sur la base de ce rasm que l'envoi des codex officiels vers les grandes métropoles de l'empire fut organisé. Il est crucial de noter que cette standardisation ne figea pas totalement les modes de lecture (qira'at). Le texte, dépourvu de points diacritiques et de voyelles, pouvait être lu de différentes manières, toutes validées par une chaîne de transmission orale remontant au Prophète. La préservation de ces lectures autorisées deviendra l'objet d'une autre science, plus tardive, mais l'unité du support écrit, elle, était désormais acquise.