Chronologie (650-652) : La Commission d'Uthman et la Fixation du Texte Unique

Au cœur du califat des Rashidun, l'expansion rapide de l'empire islamique avait engendré un défi inédit : la préservation de l'unité du texte coranique à travers des régions et des peuples divers. Face aux divergences de récitation qui menaçaient la cohésion de la communauté, le calife Uthman ibn Affan prit une décision historique qui allait façonner l'avenir du Coran pour les siècles à venir.

L'Impulsion : L'Alerte de Hudhayfa ibn al-Yaman

Vers l'an 650, alors que les armées musulmanes poursuivaient leur avancée sur les fronts lointains d'Arménie et d'Azerbaïdjan, un Compagnon du Prophète, Hudhayfa ibn al-Yaman, fut le témoin d'une scène alarmante. Les soldats, venus de différentes provinces de l'empire, notamment de Syrie et d'Irak, se querellaient avec véhémence au sujet de la lecture correcte du Coran. Chacun tenait sa récitation pour la seule authentique, jetant le doute sur celle de son frère d'armes.

La Crainte d'une "Discorde des Écritures"

Profondément troublé, Hudhayfa vit dans ces disputes le spectre d'un schisme similaire à celui qui avait divisé les communautés juives et chrétiennes autour de leurs propres écritures. La perspective d'une telle fragmentation au sein de la Oumma le terrifia. Sans attendre, il quitta le front et se précipita vers Médine pour avertir le Commandeur des Croyants, Uthman ibn Affan, du péril imminent. « Ô Commandeur des Croyants, » déclara-t-il avec urgence, « saisis cette communauté avant qu'elle ne diverge sur le Livre comme ont divergé les Juifs et les Chrétiens ! »

La Réponse du Calife Uthman

Le témoignage de Hudhayfa confirma les craintes qu'Uthman nourrissait déjà. Des rapports similaires lui étaient parvenus de diverses régions, et même au sein de Médine, des maîtres enseignaient différentes lectures à leurs élèves, créant confusion et controverse. Conscient de sa responsabilité de gardien de la communauté, le calife réunit les grands Compagnons pour les consulter. L'avis fut unanime : il fallait agir. Cette initiative s'inscrivait dans la continuité d'une préoccupation majeure qui marqua le califat d'Uthman : la standardisation du Mushaf.

La Formation et la Méthodologie de la Commission

La décision prise, Uthman mit sur pied une commission d'experts chargée de la tâche monumentale de produire une version standardisée et unifiée du Coran. Le choix des membres de ce comité ne fut pas laissé au hasard ; il reflétait une stratégie mûrement réfléchie pour garantir la rigueur, l'authenticité et l'acceptation du travail final.

Le Choix Stratégique des Membres

À la tête de la commission, Uthman nomma une figure incontournable : Zayd ibn Thabit. Ce dernier avait déjà dirigé avec brio la première compilation des feuillets du Coran sous Abu Bakr et sa compétence était unanimement reconnue. Pour l'assister, trois membres éminents de la tribu de Quraysh furent choisis : 'Abdullah ibn al-Zubayr, Sa'id ibn al-'As, et 'Abd al-Rahman ibn al-Harith. Leur présence visait à garantir que le texte final serait conforme au dialecte qurayshite, la langue de la Révélation.

Le Manuscrit de Référence : Les Feuillets de Hafsa

La première étape de la commission fut de se procurer le document le plus fiable existant : les feuillets (Suhuf) compilés sous le califat d'Abu Bakr. Ces précieux manuscrits avaient été précieusement conservés après leur dépôt chez Hafsa, fille d'Umar et veuve du Prophète. Uthman envoya un émissaire lui demander de confier temporairement les feuillets à la commission, s'engageant à les lui restituer une fois la tâche accomplie. Hafsa accepta, et ce manuscrit devint la référence principale, le pilier sur lequel tout l'édifice de la standardisation allait reposer.

Une Règle d'Or : La Primauté du Dialecte Qurayshi

Uthman donna à la commission une instruction claire et fondamentale pour résoudre les éventuelles ambiguïtés. Il leur dit : « Si vous divergez, toi [Zayd] et les trois Qurayshites, sur un point quelconque du Coran, écrivez-le alors dans le dialecte de Quraysh, car c'est dans leur langue qu'il a été révélé. » Ce principe directeur assura la cohérence linguistique du texte et permit de trancher les variations dialectales au profit de la langue originelle de la Révélation.

L'Aboutissement : La Naissance du Mushaf Uthmanien

Pendant des mois, la commission travailla avec une diligence et une rigueur exemplaires. Chaque verset fut comparé avec les feuillets de Hafsa et corroboré par le témoignage des Compagnons qui l'avaient mémorisé directement du Prophète. Le fruit de ce labeur fut la production d'un codex maître, qui deviendra célèbre sous le nom de Mushaf al-Imam (le Codex de Référence) ou le Mushaf Uthmani.

La Transcription des Copies Officielles

Une fois ce manuscrit de référence finalisé, Uthman ordonna la transcription de plusieurs copies identiques. Bien que les sources historiques varient sur leur nombre exact (généralement entre quatre et sept), ces exemplaires étaient destinés à devenir les versions officielles pour les grands centres administratifs et intellectuels de l'empire naissant, tels que Koufa, Bassora, Damas et La Mecque. Chaque copie était une réplique fidèle du Mushaf al-Imam, garantissant une transmission uniforme.

La Fin d'une Étape et le Début d'une Nouvelle

La finalisation de ces codex vers 652 marqua l'accomplissement de la mission de la commission. C'était une victoire pour l'unité de la Oumma. Cette étape cruciale posait les fondations d'une nouvelle phase dans l'histoire du texte coranique, qui serait concrétisée par l'envoi de ces codex officiels vers les grandes métropoles, scellant ainsi l'unification de la récitation à travers le monde musulman.