La Fin du Califat d'Umar et la Garde Sacrée du Mushaf
L'an 644 marque un tournant tragique et décisif. Après une décennie de règne qui a vu l'État musulman s'étendre et se structurer comme jamais auparavant, le Calife Umar ibn al-Khattab est assassiné. Sa mort soulève deux questions cruciales : celle de sa succession et celle du devenir du précieux manuscrit du Coran, compilé sous Abu Bakr.
L'Aube Sanglante à Médine : L'Assassinat d'Umar
Le califat d'Umar fut une période de stabilité et de justice remarquables, marquée par l'expansion et la structuration de l'empire sous son administration rigoureuse. C'est dans ce contexte de paix relative que la tragédie frappa, rendant le choc encore plus grand pour la communauté naissante.
Le Drame dans la Mosquée du Prophète
Au petit matin, alors que le Calife Umar s'avançait pour diriger la prière de l'aube (Salat al-Fajr) dans la mosquée de Médine, un homme du nom d'Abu Lu'lu'a al-Majusi, un esclave perse, se jeta sur lui. Armé d'une dague à double tranchant, il poignarda le Calife à plusieurs reprises. L'assaillant, dans sa fureur, frappa également d'autres fidèles avant de se donner la mort. La confusion et l'effroi s'emparèrent de l'assemblée. Umar, mortellement blessé, s'effondra.
La Mise en Place de la Shura
Conscient que sa fin était proche, Umar fit preuve d'une dernière sagesse politique. Pour éviter une guerre de succession, il désigna un conseil de six compagnons illustres (la Shura) : Uthman ibn Affan, Ali ibn Abi Talib, Talha ibn Ubaydillah, Zubayr ibn al-Awwam, Sa'd ibn Abi Waqqas et Abd al-Rahman ibn Awf. Il leur donna trois jours après sa mort pour choisir son successeur parmi eux, assurant ainsi une transition ordonnée et légitime qui mènerait à l'élection d'Uthman.
Le Sort du Mushaf : Une Confiance Scellée
Au-delà de la crise politique, la mort imminente d'Umar posait une question d'une importance capitale pour l'avenir de l'Islam : que faire du manuscrit officiel du Coran, la collection des Suhuf ? Ce trésor, symbole de l'unité de la Révélation, avait été méticuleusement assemblé sous l'égide de Zayd ibn Thabit sur ordre d'Abu Bakr. Après la mort de ce dernier, le précieux manuscrit avait été transmis à son successeur, Umar, qui en devint le gardien.
Hafsa bint Umar, la Gardienne du Texte
Umar ne pouvait désigner son successeur, mais il pouvait et devait assurer la sécurité du Coran. Sa décision fut empreinte de prudence et de sagesse. Il choisit de confier le manuscrit non pas à un prétendant au califat ou à une institution politique, mais à sa propre fille, Hafsa bint Umar. Ce choix n'était pas anodin : Hafsa était une veuve du Prophète Muhammad (ﷺ), une femme connue pour sa piété, son intégrité et, fait crucial, elle savait lire et écrire. Elle représentait une figure de confiance, au-dessus des querelles politiques potentielles.
Un Dépôt Privé pour un Trésor Public
En plaçant les Suhuf sous la garde de Hafsa, Umar accomplit un acte fondateur. Il dissociait temporairement le texte sacré de l'autorité politique directe, le protégeant ainsi des incertitudes de la transition. Le manuscrit ne devenait pas la propriété privée de Hafsa, mais elle en était la dépositaire officielle, la gardienne (hāfiẓa) au nom de la communauté. Cette précaution s'avérera fondamentale quelques années plus tard, car c'est ce même manuscrit que le troisième Calife demandera pour lancer l'étape cruciale de la standardisation du Mushaf sous le califat d'Uthman.
Ainsi, la fin tragique du règne d'Umar fut aussi un moment clé pour la préservation du texte coranique. Par sa prévoyance, le deuxième Calife assura non seulement la stabilité politique de la communauté, mais aussi et surtout, la sauvegarde intacte de la Parole divine pour les générations à venir.