Chronologie (644-656) : Le Califat de Uthman et la Standardisation du Mushaf

L'année 644 marque un tournant pour la jeune communauté musulmane. Le califat de Uthman ibn Affan s'ouvre sur un empire en pleine expansion, mais aussi sur de nouveaux défis. Il hérite non seulement du pouvoir, mais aussi de la responsabilité de préserver l'intégrité du message divin, une mission qui définira son règne et laissera une empreinte indélébile sur l'histoire de l'Islam.

L'Accession au Califat et les Premières Années

La transition du pouvoir après le règne puissant d'Umar ibn al-Khattab se devait d'être ordonnée pour maintenir la stabilité de l'État. Le choix du troisième calife fut le résultat d'un processus de consultation inédit, inaugurant une nouvelle ère.

La Succession d'Umar al-Farouq

Avant de succomber à ses blessures, Umar avait désigné un conseil de six compagnons illustres (une shura) pour choisir son successeur. Après d'intenses délibérations, le choix se porta sur Uthman ibn Affan, un noble qurayshite respecté, connu pour sa piété, sa générosité et son lien précoce avec le Prophète Muhammad, dont il avait épousé deux filles. Cette nomination faisait suite à la période de deuil après la mort d'Umar, durant laquelle le précieux manuscrit coranique fut confié à la garde de sa fille Hafsa.

La Poursuite de l'Expansion

Sous le califat d'Uthman, les conquêtes musulmanes continuèrent de s'étendre. Les armées progressèrent en Perse jusqu'aux frontières de l'Inde, pénétrèrent plus profondément en Afrique du Nord et consolidèrent leur présence en Arménie et en Azerbaïdjan. Une étape majeure fut la création de la première flotte navale musulmane, qui permit de défier la suprématie byzantine en Méditerranée et de conquérir Chypre.

La Nécessité d'une Standardisation

Avec l'élargissement rapide des frontières de l'empire, une problématique d'une importance capitale émergea. Des populations de cultures et de langues diverses embrassaient l'Islam, et avec elles, des divergences dans la récitation du Coran commencèrent à apparaître, menaçant l'unité de la communauté.

L'Alerte de Hudhayfah ibn al-Yaman

Le gouverneur Hudhayfah ibn al-Yaman, lors d'une campagne militaire aux confins de l'Arménie et de l'Azerbaïdjan, fut alarmé. Il constata que les soldats venus de Syrie et d'Irak se querellaient au sujet de la lecture du Coran, chaque groupe tenant sa récitation pour la seule correcte. Conscient du danger de division que cela représentait, il se rendit en toute hâte à Médine pour avertir le calife : « Ô Commandeur des Croyants, sauve cette communauté avant qu'elle ne diverge au sujet de son Livre comme les juifs et les chrétiens l'ont fait avant elle ! »

La Décision d'unifier le Texte

Profondément troublé par ce rapport, Uthman comprit l'urgence de la situation. Pour éviter une fragmentation religieuse, il prit une décision historique : établir une version unique et officielle du Coran pour l'ensemble du monde musulman. Il fit alors demander à Hafsa, la veuve du Prophète, de lui confier les feuillets (Suhuf) compilés sous le califat d'Abu Bakr, qui constituaient la référence la plus complète et la plus sûre du texte révélé.

Le Projet de Compilation Uthmanienne

Le projet était colossal : il ne s'agissait pas seulement de copier un texte, mais de fixer une version canonique qui ferait autorité pour les siècles à venir. Cette tâche fut confiée à une commission d'experts sous la supervision directe du calife.

La Commission de Zayd ibn Thabit

Uthman rassembla une nouvelle fois Zayd ibn Thabit, le scribe principal de la première compilation, en raison de sa maîtrise inégalée du Coran. Il lui adjoignit trois éminents Qurayshites : Abdullah ibn al-Zubayr, Sa'id ibn al-'As, et Abd al-Rahman ibn al-Harith. Cette commission formée par Uthman avait pour mission de produire un texte de référence, en se basant sur les feuillets de Hafsa et en s'assurant que le texte final soit transcrit dans le dialecte de Quraysh, la tribu du Prophète.

Diffusion et Destruction des Versions Antérieures

Une fois le travail achevé, plusieurs copies manuscrites (masahif) furent méticuleusement produites. Le calife ordonna alors l'envoi de ces codex officiels vers les grandes métropoles de l'empire : La Mecque, Damas, Kufa, et Basra, accompagnés chacun d'un récitateur qualifié pour en enseigner la lecture correcte. Pour garantir l'unité textuelle, Uthman prit une mesure radicale : il émit un édit souverain ordonnant la destruction de toutes les autres versions personnelles ou régionales du Coran. Bien que cette décision ait suscité quelques oppositions, elle fut majoritairement acceptée comme un acte nécessaire pour préserver l'intégrité de la Révélation.

La Fin Tragique d'un Califat

Malgré cette réalisation monumentale, les dernières années du règne d'Uthman furent assombries par des troubles politiques croissants. Des accusations de népotisme et de mauvaise gestion financière alimentèrent un mécontentement qui finit par éclater en une rébellion ouverte.

La Première Fitna et l'Héritage d'Uthman

En 656, des dissidents venus d'Égypte, de Kufa et de Basra convergèrent vers Médine et assiégèrent la maison du calife. Après plusieurs semaines de siège, les rebelles parvinrent à entrer et assassinèrent le calife âgé alors qu'il lisait le Coran. Cet événement tragique marqua l'assassinat du calife Uthman et le début de la première guerre civile (Fitna), une période de profondes divisions qui allait durablement marquer la communauté. Néanmoins, l'héritage d'Uthman demeure immense : en unifiant le texte coranique, il a offert aux musulmans de toutes les époques et de toutes les régions un Livre unique, préservé de l'altération, qui continue d'être le pilier central de leur foi.