Mort du Calife Abû Bakr et Transmission du Mushaf

L'an 634 marque un tournant pour la jeune communauté musulmane. Le califat d'Abû Bakr as-Siddîq touchant à sa fin, sa succession et le devenir du premier manuscrit coranique, les Suhuf, deviennent des priorités absolues. Ce moment historique scelle le lien entre le pouvoir califal et la garde du Texte Sacré, un héritage transmis à 'Umar ibn al-Khattâb.

Les Derniers Jours d'un Calife

Au mois de Joumada al-Akhira de l'an 13 de l'Hégire (août 634), le premier Calife de l'Islam, Abû Bakr, tomba malade. Sentant sa fin approcher, son souci principal n'était pas sa propre personne, mais la stabilité et l'avenir de la communauté (Ummah) qu'il avait si vaillamment protégée des troubles des guerres de Ridda. Deux tâches monumentales requéraient son attention immédiate : organiser sa succession pour éviter toute division et assurer la sauvegarde du précieux manuscrit coranique.

La Consultation pour la Succession

Fidèle au principe prophétique de la consultation (shûrâ), Abû Bakr ne prit pas de décision unilatérale. Depuis son lit, il convoqua les plus éminents Compagnons présents à Médine. Il s'entretint d'abord en privé avec 'Abd al-Rahmân ibn 'Awf, puis avec 'Uthmân ibn 'Affân. Son choix se portait sur 'Umar ibn al-Khattâb, un homme connu pour sa droiture, sa force de caractère et sa piété profonde. Bien que certains aient exprimé des réserves sur la sévérité de 'Umar, Abû Bakr les rassura, expliquant que le poids de la responsabilité adoucirait son tempérament. Le consensus se forma progressivement autour de cette décision mûrement réfléchie.

La Volonté Finale et la Proclamation

Pour officialiser son choix, Abû Bakr dicta son testament à 'Uthmân. La tradition rapporte une scène touchante : alors qu'il dictait, le Calife s'évanouit avant de nommer son successeur. Anticipant sa volonté, 'Uthmân écrivit de lui-même le nom de 'Umar. À son réveil, Abû Bakr demanda à 'Uthmân de lui lire ce qu'il avait écrit. En entendant le nom de 'Umar, il loua Dieu et approuva l'initiative de son scribe, signe de la confiance absolue qui régnait entre ces hommes d'État. Le testament fut ensuite lu publiquement, et la communauté prêta allégeance (bay'ah) à 'Umar comme nouveau Calife.

Le Sort des Suhuf : un Héritage Sacré

Parallèlement à la succession politique, une autre transmission, d'une importance spirituelle incommensurable, devait avoir lieu. Le projet de la première compilation du Coran, initié par 'Umar et accompli par Zayd ibn Thâbit sous le califat d'Abû Bakr, avait abouti à la création d'un ensemble de feuillets (Suhuf). Ce manuscrit était l'exemplaire de référence, la copie maîtresse de la Révélation.

La Responsabilité du Gardiennage

Ces Suhuf n'étaient pas la propriété personnelle d'Abû Bakr. Ils constituaient un dépôt sacré (amâna) confié par la communauté à son dirigeant. En tant que Calife, il en était le premier gardien officiel. Sa mort imminente soulevait donc la question cruciale de la pérennité de cette garde. Le manuscrit ne pouvait être laissé sans protecteur attitré, au risque de voir son autorité contestée ou son intégrité menacée.

La Transmission à 'Umar al-Fârûq

À la mort d'Abû Bakr, le 22 Joumada al-Akhira an 13 (23 août 634), les Suhuf furent naturellement et solennellement transférés à son successeur, 'Umar ibn al-Khattâb. Cet acte, simple en apparence, établit un précédent fondamental : la garde du texte coranique officiel incombe à l'autorité califale. Le manuscrit est désormais lié à la fonction de chef de l'État, garant de l'unité religieuse et politique de la Ummah. Le Coran n'est plus seulement une collection de révélations mémorisées et dispersées, mais un objet physique unifié, protégé au plus haut sommet du pouvoir.

Une Transition, Deux Responsabilités

'Umar ibn al-Khattâb hérita donc d'un double fardeau : diriger un État en pleine expansion et préserver l'intégrité du Texte divin. Pendant les dix années de son règne, les Suhuf restèrent sous sa garde personnelle, conservés précieusement, à l'abri des regards et des manipulations. La priorité n'était pas encore à la diffusion, mais à la préservation absolue de cette copie de référence. Cette transmission du pouvoir et du Texte Sacré marque ainsi le début d'une décennie charnière qui verra le développement de l'empire sous le califat de 'Umar al-Fârûq. Le manuscrit, quant à lui, attendait patiemment les événements futurs qui allaient nécessiter sa standardisation et sa diffusion à plus grande échelle.