Arthur Jeffery et sa Recherche sur les Variantes Textuelles

Au cœur du vingtième siècle, alors que le Moyen-Orient dévoile peu à peu les trésors enfouis de ses vastes bibliothèques, un savant australien s'apprête à marquer durablement les études islamiques. Animé par une curiosité philologique insatiable, Arthur Jeffery entreprend de recenser minutieusement les fragments oubliés et les variantes des premiers temps de la révélation.

L'appel du Caire et l'immersion philologique

Après avoir quitté son Australie natale, Arthur Jeffery s'établit au Caire, une ville bouillonnante où se croisent alors les traditions intellectuelles séculaires de l'Islam et les approches analytiques occidentales. Enseignant à l'École des études orientales de l'Université américaine, il plonge corps et âme dans l'apprentissage des langues sémitiques. Sa volonté de maîtriser la riche complexité de l'arabe coranique classique le pousse à arpenter les couloirs des vieilles mosquées et des archives égyptiennes.

Son ambition n'est pas seulement linguistique ; elle vise à comprendre le Coran dans l'entièreté de son contexte historique. Il s'intègre alors naturellement à un mouvement plus vaste qui passionne l'Europe de l'entre-deux-guerres. Cette démarche audacieuse s'inscrit pleinement dans la grande dynamique de la recherche contemporaine sur l'histoire du corpus canonique, cherchant à retracer l'évolution de l'écriture sacrée depuis ses premières transmissions orales.

Aux origines d'une méthodologie critique

Pour mener à bien cette tâche titanesque, Jeffery ne part pas de rien. Il s'appuie sur une tradition académique déjà robuste, marchant dans les pas de Theodor Nöldeke, ce grand pionnier de l'étude chronologique. Il lit attentivement les mises à jour apportées par la continuation rigoureuse de Friedrich Schwally, qui avait peaufiné l'ouvrage magistral de son maître.

Mais c'est surtout sa collaboration et son admiration pour la méthodique analyse des manuscrits anciens initiée par Gotthelf Bergsträsser qui oriente ses recherches. À eux deux, ils rêvent de publier un appareil critique complet du Livre sacré, recensant chaque divergence recensée dans la littérature classique islamique.

La compilation des anciens codex

En 1937, Arthur Jeffery publie l'œuvre qui restera la clé de voûte de sa carrière : Materials for the History of the Text of the Qur'an: The Old Codices. Ce recueil se penche sur une période fascinante, celle qui précède l'unification officielle des copies sous le califat de 'Uthman. Il démontre, en puisant dans les propres sources islamiques traditionnelles (comme le Kitab al-Masahif d'Ibn Abi Dawud), qu'il existait une fluidité initiale dans la transmission du texte.

Les compilations des compagnons

Dans cet ouvrage, le savant met en lumière la multiplicité des traditions portées par les différents acteurs historiques de la première génération de musulmans. Il catalogue systématiquement les variantes textuelles (qira'at) attribuées à des compagnons éminents, dont :

  • Abdullah ibn Mas'ud : dont le codex, populaire à Kufa, omettait certaines sourates et présentait des synonymes lexicaux.
  • Ubayy ibn Ka'b : dont la version, répandue en Syrie, contenait deux courtes sourates supplémentaires liées à des invocations.
  • Ali ibn Abi Talib : souvent cité pour un arrangement chronologique des sourates différent de l'ordre actuel.

Ce travail de bénédictin marque un véritable tournant intellectuel dans la manière de concevoir l'histoire globale du texte coranique, offrant aux chercheurs occidentaux une base de données sans précédent.

Le vocabulaire étranger et l'ancrage historique

L'année suivante, en 1938, Jeffery publie The Foreign Vocabulary of the Qur'an. Toujours avec cette même rigueur philologique, il y trace les racines araméennes, syriaques, persanes ou éthiopiennes de centaines de mots coraniques. Il démontre ainsi que l'Arabie du septième siècle n'était pas un désert isolé, mais un carrefour culturel vibrant où les idées et les mots circulaient librement.

Héritage et résonances contemporaines

L'immense projet d'appareil critique imaginé par Jeffery et ses collègues de Munich fut tragiquement interrompu par la Seconde Guerre mondiale. Néanmoins, son empreinte sur la discipline demeure indélébile. Son approche classique de la philologie s'est imposée bien avant l'apparition des thèses révisionnistes plus radicales de John Wansbrough dans les années 1970, qui remettront en cause la datation même de la canonisation du texte.

Une intuition validée par les parchemins

Des décennies après sa mort, l'intérêt d'Arthur Jeffery pour les variantes textuelles trouvera un écho matériel saisissant lors des fascinantes découvertes des manuscrits de Sanaa, étudiées de près par Gerd-Rüdiger Puin. Les palimpsestes yéménites ont révélé une couche inférieure (scriptio inferior) présentant des variantes très proches de celles que Jeffery avait listées dans son recueil des vieux codex. Ces trouvailles ont depuis été affinées par les études poussées en paléographie matérielle de François Déroche, ancrant les intuitions textuelles du passé dans l'étude scientifique du parchemin.

Entre continuités et débats d'authenticité

Aujourd'hui, l'esprit de son ambitieux recensement perdure à travers des initiatives institutionnelles colossales, à l'image de la vaste entreprise d'étude littéraire et chronologique menée par Angelika Neuwirth avec le projet Corpus Coranicum.

Il est à noter, cependant, que les conclusions tirées par l'orientaliste australien concernant la prétendue incomplétude ou l'altération du texte canonique n'ont pas fait l'unanimité. Elles ont suscité de vigoureuses réponses au sein du monde savant islamique traditionnel. Ses travaux furent notamment contredits avec force par le célèbre théologien M. M. al-Azami, fervent défenseur de l'intégrité originelle du Livre, qui s'attacha à démontrer la fiabilité absolue du processus de compilation othmianien, redéfinissant ainsi les termes d'un débat historique qui continue d'animer les chaires universitaires à travers le monde.