Alexander Ross et la Première Traduction Anglaise en 1649

Au cœur d'une Angleterre du XVIIe siècle en plein bouleversement politique et religieux, un ecclésiastique du nom d'Alexander Ross entreprend une tâche inédite : offrir au monde anglophone la toute première traduction du Coran. Publiée en 1649, son œuvre, intitulée The Alcoran of Mahomet, n'est pas un pont vers la compréhension, mais un document né de la controverse et de la méfiance.

Un Contexte de Tumulte et de Curiosité

L'année 1649 est une date charnière pour l'Angleterre. Le roi Charles Ier vient d'être exécuté, la monarchie est abolie et le Commonwealth, une république puritaine dirigée par Oliver Cromwell, est proclamé. C'est dans cette atmosphère de ferveur religieuse et de reconfiguration politique que naît un intérêt paradoxal pour l'Islam, largement perçu à travers le prisme de la confrontation avec l'Empire Ottoman.

L'Europe face au "Turc"

Depuis des siècles, l'Empire Ottoman représente pour l'Europe chrétienne une puissance militaire et une altérité religieuse à la fois redoutée et fascinante. Comprendre le "Turc" revenait, pour beaucoup, à comprendre sa foi. Cette curiosité n'était cependant que rarement motivée par un désir de dialogue ; il s'agissait plutôt de connaître son adversaire pour mieux le combattre et réfuter ses croyances, révélant l'objectif ouvertement polémique qui animait souvent les premières traductions occidentales.

Un Anglais au cœur de la controverse : Alexander Ross

Alexander Ross (c. 1590–1654) n'était ni un orientaliste, ni un arabisant. C'était un écrivain prolifique, un tuteur et un ecclésiastique anglican conservateur, ancien aumônier de Charles Ier. Profondément opposé aux puritains qui venaient de prendre le pouvoir, Ross était un polémiste acharné, défendant l'orthodoxie anglicane contre ce qu'il considérait comme des hérésies. C'est avec cette mentalité de défenseur de la foi qu'il aborda le texte coranique.

La Génèse d'une Traduction Indirecte

L'entreprise d'Alexander Ross n'est pas née d'un contact direct avec la source arabe. Son travail est le fruit d'une chaîne de transmission textuelle qui a inévitablement coloré le résultat final, un fait commun dans la longue et complexe histoire des premières traductions du Coran.

The Alcoran of Mahomet : une traduction de traduction

Ross ne maîtrisait pas la langue arabe. Sa source unique fut une traduction française, L'Alcoran de Mahomet, publiée à Paris deux ans plus tôt, en 1647, par le consul André Du Ryer. Ce dernier, ayant vécu en Égypte et à Constantinople, avait une connaissance directe de l'arabe et de la culture musulmane. Cependant, sa propre traduction n'était pas exempte d'approximations et d'interprétations. Le travail de Ross consista donc à traduire en anglais la version française de Du Ryer, ajoutant une seconde couche de filtre culturel et théologique au texte original.

Le Paratexte : Un "Avertissement au Lecteur Chrétien"

Plus révélateur encore que la traduction elle-même est l'appareil critique dont Ross l'entoure. Conscient du caractère potentiellement subversif de la publication du livre sacré d'une autre religion, il rédige une longue préface intitulée A Needfull Caveat or Admonition (Un Avertissement ou une Admonestation Nécessaire). Dans ce texte, il explique que son but n'est pas de propager l'Islam, mais de l'exposer pour mieux le réfuter. Il qualifie le Coran de "galimatias de fables", de "politique frauduleuse" et d'"hérésie". Pour Ross, mettre ce texte à la disposition du lecteur anglais, c'était comme présenter un poison en même temps que son antidote.

Réception et Héritage d'une Œuvre Pionnière

La publication de The Alcoran of Mahomet ne se fit pas sans heurts. Elle provoqua une réaction immédiate des autorités puritaines, qui y virent une menace pour la morale et la foi chrétiennes.

Une publication scandaleuse

Dès sa parution, le Conseil d'État du Commonwealth ordonna la saisie et la destruction de tous les exemplaires. L'imprimeur fut arrêté. L'idée même de rendre le Coran accessible en anglais était considérée comme un acte blasphématoire. Cependant, grâce à des soutiens politiques et à un argumentaire soulignant l'utilité de connaître les textes hérétiques pour les combattre, l'ouvrage fut finalement autorisé à la vente. Il connut un succès commercial surprenant, signe d'une réelle curiosité du public.

Une influence paradoxale

Malgré sa tonalité hostile, ses erreurs et sa source indirecte, la traduction d'Alexander Ross demeura la seule version anglaise du Coran disponible pendant près d'un siècle, jusqu'à la publication de la traduction bien plus érudite de George Sale en 1734. L'œuvre de Ross a donc durablement façonné la perception de l'Islam dans le monde anglophone, la présentant comme une religion à la fois absurde et menaçante. Son travail est aujourd'hui un artefact historique précieux, moins pour sa fidélité au texte coranique que pour ce qu'il révèle des mentalités, des peurs et des polémiques religieuses de l'Angleterre du XVIIe siècle.