Al-Likhaf (اللخاف) l'Utilisation de Pierres Plates Blanches
Au cœur des paysages arides et rocailleux de l'Arabie du VIIe siècle, la parole divine descendait sur le Prophète Muhammad. Pour préserver ces versets naissants, les premiers musulmans firent usage des ressources que leur offrait leur environnement immédiat. Parmi ces humbles matériaux, les Likhaf, de fines pierres plates et blanches, devinrent l'un des premiers témoins silencieux de la Révélation coranique, illustrant la diversité des supports d'écriture primitifs du Coran.
La Pierre, Mémoire du Désert
Dans une société où le papier était une denrée rare et précieuse, la pierre s'imposa comme une évidence. Les Likhaf (au singulier Lakhafah) étaient généralement des plaques de calcaire ou d'ardoise, naturellement lissées par le temps ou sommairement polies par la main de l'homme. Leur surface claire offrait un contraste idéal pour l'encre rudimentaire ou le charbon de bois utilisé par les scribes, rendant le texte lisible malgré la simplicité du procédé.
Un Matériau Abondant et Démocratique
L'un des avantages majeurs des Likhaf résidait dans leur accessibilité. Contrairement au parchemin, qui exigeait le sacrifice d'un animal et un long travail de préparation, la pierre était disponible en abondance et ne coûtait rien. N'importe quel compagnon sachant écrire pouvait se saisir d'une pierre adéquate et y consigner un verset fraîchement révélé, assurant ainsi une dissémination rapide et une mémorisation collective de la Parole divine.
Le Geste du Scribe sur la Pierre
Imaginons la scène : un scribe, assis à l'ombre d'un rocher ou d'un mur de pisé, tenant une Lakhafah sur ses genoux. D'une main, il prépare son calame ou un morceau de charbon, et de l'autre, il stabilise la pierre. Le son du tracé sur la surface minérale est sec, chaque lettre est gravée avec soin et concentration. Le geste est lent, réfléchi, car la pierre ne pardonne ni l'erreur ni la hâte. C'était un acte de dévotion autant qu'un travail de transcription.
Les Défis de la Conservation sur Pierre
Si les Likhaf offraient durabilité et accessibilité, leur utilisation n'était pas sans contraintes. Leur poids, leur fragilité et leur encombrement en faisaient un support peu pratique pour de longs textes et encore moins pour un livre complet. Les versets ainsi inscrits formaient une collection hétéroclite de fragments, conservés précieusement mais de manière dispersée.
Un Puzzle de Pierre
Les pierres gravées étaient souvent stockées dans des coffres ou des paniers, au domicile du Prophète ou chez les scribes eux-mêmes, comme Zayd ibn Thâbit ou ‘Abd Allāh ibn Masʿūd. Cette collection de fragments minéraux, bien que sacrée, ne constituait pas un ouvrage unifié. Cette fragmentation matérielle, partagée avec d'autres supports, est l'une des raisons expliquant l'absence d'un codex unique du vivant du Prophète.
Un Support parmi d'Autres dans la Trousse du Scribe
Il est essentiel de comprendre que les Likhaf n'étaient qu'un élément d'un éventail plus large de matériaux d'écriture. La flexibilité et l'ingéniosité des premiers scribes leur permettaient de s'adapter aux circonstances. La pierre coexistait avec une multitude d'autres supports, chacun choisi pour ses propriétés spécifiques.
Les scribes de la Révélation ne se limitaient donc pas à la pierre. Selon la longueur du texte et les ressources disponibles, ils recouraient aussi à des morceaux de cuir et de peaux (Al-Riqâ'), qui offraient une surface plus souple et durable. Parfois, c'étaient les larges omoplates de chameaux (Al-Aktâf) ou même les côtes d'animaux (Al-Aḍlāʿ) qui servaient de support. Dans les oasis verdoyantes, les branches de palmier séchées (Al-ʿUsub), plates et rigides, constituaient une autre alternative courante.
Le Rôle Crucial des Likhaf dans la Compilation du Coran
L'importance historique des Likhaf est immortalisée dans le récit de la première compilation du Coran sous le califat d'Abū Bakr. Face à la disparition de nombreux mémorisateurs du Coran lors de la bataille de Yamama, la communauté prit conscience de l'urgence de rassembler la Révélation en un seul volume. Zayd ibn Thâbit fut chargé de cette mission monumentale. Son témoignage, rapporté par Al-Bukhari, est éloquent : « Je me mis donc à la recherche du Coran, le recueillant des branches de palmier, des pierres plates et blanches et de la mémoire des hommes. »
Les Likhaf, ces humbles pierres du désert, furent donc l'une des sources primaires consultées pour établir le premier Mushaf. Elles portent en elles le témoignage d'une foi naissante, gravée non sur le vélin des rois, mais sur les matériaux que la terre d'Arabie offrait à ses enfants.