Le Respect de l'Orthographe Rasm Uthmani dans l'Édition de 1924
Au cœur du projet monumental de l'édition du Coran du Caire en 1924 se trouvait une exigence non négociable : le respect absolu de l'orthographe Uthmanienne, ou Rasm Uthmani. Cette fidélité rigoureuse à la graphie consonantique ancestrale fut la clé de voûte de son autorité, visant à offrir au monde musulman un texte imprimé d'une fiabilité inégalée.
Le Rasm Uthmani, un Héritage Sacré et Intangible
Le Rasm, mot arabe signifiant "trace" ou "dessin", désigne le squelette consonantique du texte coranique, tel qu'il fut établi sous le califat d'Uthman ibn Affan au milieu du VIIe siècle. Face aux divergences naissantes dans la récitation du Coran aux confins de l'empire, le calife ordonna la compilation d'un codex standard, ou Mushaf, et la destruction des versions non conformes. Ce texte, caractérisé par une orthographe parfois archaïque et non standardisée, devint la référence intangible pour toutes les générations futures.
Les défis de la transmission à travers les âges
Pendant plus de douze siècles, la transmission du Coran reposa sur la copie manuscrite. Malgré le soin méticuleux des scribes, des variations mineures et des styles calligraphiques divers apparurent. Le Rasm Uthmani fut cependant préservé comme un dogme. Les savants musulmans développèrent une science entière, la science du Rasm, dédiée à l'étude et à la préservation de cette orthographe sacrée, codifiant ses particularités dans des traités devenus des références.
Le Mandat de la Commission d'Al-Azhar : un Retour aux Sources
Lorsque le roi Fouad Ier d'Égypte confia à la commission de savants d'Al-Azhar la tâche de produire une édition imprimée, le mandat était clair. Il ne s'agissait pas de "corriger" ou de "moderniser" le texte, mais de le restaurer dans sa forme la plus authentique. L'objectif était de purifier le texte des erreurs et des incohérences qui s'étaient glissées dans les éditions imprimées précédentes, notamment celles produites en Europe, jugées peu fiables. La fidélité au Rasm Uthmani était la pierre angulaire de cette entreprise historique.
Le choix d'une tradition de référence
Pour accomplir cette tâche, la commission devait s'appuyer sur une tradition textuelle bien définie. Elle choisit de suivre scrupuleusement le Rasm tel qu'il est transmis à travers la lecture (Qira'a) de Hafs 'an 'Asim, la plus répandue dans le monde musulman, notamment en Égypte et dans l'ancien Empire ottoman. Ce choix permit de fixer non seulement le squelette consonantique, mais aussi les points diacritiques et les signes de vocalisation de manière cohérente et unifiée.
La Méthodologie : Rigueur Scientifique au Service de la Tradition
L'autorité des traités classiques
Les savants du Caire ne se sont pas contentés de comparer quelques manuscrits anciens. Leur principale source d'autorité fut les grands traités classiques de la science du Rasm, notamment Al-Muqni' fi Ma'rifat Marsum Masahif Ahl al-Amsar d'Abou 'Amr al-Dani (m. 444 H/1053 J.-C.) et son complément, l'ouvrage de son élève Abou Dawud Sulayman ibn Najah (m. 496 H/1103 J.-C.). Ces ouvrages sont considérés comme les piliers de la discipline, codifiant les règles et les exceptions de l'orthographe coranique.
Exemples de l'orthographe Uthmanienne préservée
La lecture du Coran du Caire révèle cette fidélité. Des mots sont écrits d'une manière qui peut surprendre un lecteur habitué à l'arabe moderne. Par exemple :
- Le mot الصَّلَاة (as-salat, la prière) est systématiquement écrit الصَّلَوٰة avec un waw de corps, reflétant une orthographe archaïque.
- Le mot الرِّبَا (ar-riba, l'usure) est écrit الرِّبَوٰا.
- Dans la sourate Az-Zariyat (51:47), le mot بِأَيْدٍ (bi-aydin, avec force) est écrit بِأَييْدٍ, avec un ya supplémentaire, une particularité du Rasm que la commission a scrupuleusement respectée.
Ces choix ne sont pas des erreurs, mais des témoignages délibérés de l'attachement à la trace originelle du texte.
L'Impact : la Consécration d'un Standard Mondial
Cette adhésion méticuleuse au Rasm Uthmani, fondée sur les sources les plus fiables de la tradition musulmane, a conféré à l'édition du Caire une autorité quasi incontestée. Elle a non seulement mis fin au chaos des éditions antérieures mais a aussi établi une norme d'excellence. Pour la première fois, le monde musulman disposait d'un Coran imprimé qui alliait la technologie moderne de l'impression à la rigueur de la science traditionnelle. C'est ce travail de fond qui a permis à ce premier Coran imprimé de référence de s'imposer mondialement, devenant un modèle copié et respecté à travers le globe jusqu'à aujourd'hui.