Le Mushaf d'Ubayy ibn Ka'b : Le Débat sur les Sourates Additionnelles
Au cœur de l'histoire de la compilation du Coran, les codex personnels des Compagnons du Prophète Muhammad (paix et bénédictions sur lui) représentent des témoins précieux de la transmission initiale du texte. Parmi eux, le codex (ou Mushaf) d'Ubayy ibn Ka'b, l'un des scribes les plus éminents de la Révélation, a suscité un intérêt particulier en raison de variations rapportées, notamment la présence de deux textes courts non inclus dans le canon Uthmanique.
Qui était Ubayy ibn Ka'b ?
Pour comprendre l'importance de son codex, il est essentiel de saisir le statut exceptionnel d'Ubayy ibn Ka'b au sein de la première communauté musulmane à Médine. Originaire de la tribu des Khazraj, il fut l'un des premiers convertis et s'imposa rapidement comme une figure centrale de savoir et de piété.
Un scribe de la Révélation
Ubayy était l'un des principaux scribes auxquels le Prophète dictait les versets coraniques au fur et à mesure de leur révélation. Cette proximité directe avec le texte sacré lui conférait une autorité naturelle. Il ne se contentait pas de transcrire ; il mémorisait, méditait et maîtrisait le message divin avec une profondeur reconnue par tous.
Une autorité en matière de récitation
Le Prophète lui-même a attesté de sa maîtrise en déclarant : « Apprenez le Coran de quatre personnes : 'Abdullah ibn Mas'ud, Salim Mawla Abi Hudhayfa, Mu'adh ibn Jabal et Ubayy ibn Ka'b ». Cette recommandation prophétique plaçait Ubayy au sommet des maîtres du Coran, faisant de sa récitation et de sa collection personnelle une référence pour de nombreux musulmans de sa génération.
La Composition du Codex d'Ubayy
Les sources historiques rapportent que le Mushaf d'Ubayy présentait certaines particularités par rapport à la version standardisée plus tard par le Calife Uthman. Ces différences concernaient principalement l'ordre des sourates et, plus notablement, l'inclusion de deux textes supplémentaires.
La question des sourates al-Hafd et al-Khal'
La principale singularité du codex d'Ubayy est la présence de deux courtes pièces, connues sous les noms de Al-Hafd (La Hâte) et Al-Khal' (La Séparation). Ces textes, qui ne figurent pas dans le Mushaf Uthmanique, se trouvaient, selon les descriptions, à la fin de son recueil. Leur présence a alimenté un débat historique : Ubayy les considérait-il comme des sourates coraniques ou comme des invocations personnelles qu'il avait jugé utile de consigner ?
Analyse du contenu des textes
Le contenu de ces deux pièces éclaire leur nature. Il s'agit en réalité de supplications (du'a) qui font partie de l'invocation du Qunut, récitée par les musulmans lors de certaines prières, notamment celle du Witr. Elles contiennent des implorations à Dieu, des demandes d'aide contre les mécréants et des déclarations de foi. Leur style et leur contenu sont ceux d'une prière dévotionnelle plutôt que d'une proclamation législative ou narrative typique des sourates coraniques.
Interprétations et Consensus Historique
La divergence apparente soulevée par le Mushaf d'Ubayy a été résolue par le processus de standardisation et le consensus de la communauté musulmane. L'analyse des faits historiques et textuels a permis de clarifier le statut de ces textes additionnels.
Le statut de Du'a (supplication)
L'opinion quasi unanime des savants musulmans, anciens comme contemporains, est que ces deux textes étaient des invocations personnelles d'Ubayy. Il était courant pour les Compagnons d'ajouter des notes ou des prières en marge de leurs parchemins personnels. Le fait qu'Ubayy les ait inscrits dans son codex personnel témoigne de sa piété, mais ne constitue pas une preuve de leur canonicité. C'est en comprenant le destin de ces codex personnels des Compagnons qu'on saisit mieux la distinction entre un recueil privé et un texte officiel destiné à la communauté.
L'absence dans le Mushaf d'Uthman et le consensus
Lorsque le Calife Uthman ibn Affan a formé le comité dirigé par Zayd ibn Thabit pour établir une version standard du Coran, la méthodologie était extrêmement rigoureuse. Un verset ou une sourate n'était inclus que s'il était attesté par de multiples témoins écrits et mémoriels concordants. Les textes d'al-Hafd et al-Khal' n'ont pas rempli ce critère de transmission massive (tawatur) et ont donc été exclus. La communauté des Compagnons, y compris Ubayy ibn Ka'b lui-même qui était encore en vie, a accepté cette version finale, scellant ainsi le consensus (Ijma') sur le contenu du Coran.
En conclusion, l'étude du Mushaf d'Ubayy ibn Ka'b est une fenêtre fascinante sur la période de la transmission du Coran. Loin de remettre en cause l'intégrité du texte reçu, elle illustre la différence entre les notes personnelles d'un scribe éminent et le corpus coranique formellement établi par le consensus de toute une génération, garantissant ainsi son uniformité à travers les siècles.