L'Absence de Voyelles Tashkil dans la Première Rédaction
Au cœur du VIIe siècle, lorsque les premiers scribes entreprirent la monumentale tâche de compiler le Coran sous le califat d'Uthman ibn Affan, ils utilisèrent une écriture qui peut paraître déroutante à nos yeux modernes. Le texte se présentait comme un squelette de consonnes, dépouillé de tout signe de vocalisation. Cette absence de voyelles, ou Tashkil, n'était pas un oubli mais une caractéristique fondamentale du style d'écriture canonique connu sous le nom de Rasm Uthmani.
Un Squelette Consonantique : L'État de l'Écriture Arabe
Pour comprendre cette particularité, il faut se transporter dans le paysage linguistique de l'Arabie du VIIe siècle. L'écriture arabe, encore à ses débuts, dérivait de l'alphabet nabatéen, lui-même issu de l'araméen. Ces systèmes d'écriture étaient majoritairement consonantiques : ils notaient les consonnes et les voyelles longues, mais omettaient les voyelles brèves. Pour un locuteur natif, dont l'oreille et l'esprit étaient immergés dans la langue, la lecture restait fluide et intuitive.
La Primauté de la Transmission Orale
À cette époque, la préservation du Coran reposait avant tout sur la mémorisation et la transmission orale. La communauté des premiers musulmans comptait de nombreux huffaz (mémorisateurs) qui avaient appris la récitation directement du prophète Muhammad ou de ses Compagnons. Le texte écrit n'était pas la source première de la récitation, mais plutôt un support mnémonique, un aide-mémoire destiné à fixer la structure consonantique des versets et à guider le récitant qui, lui, connaissait déjà la prononciation correcte.
Le Lecteur, Maître du Texte
Le scribe traçait sur le parchemin la séquence des consonnes (le rasm), et c'était au lecteur qualifié, au maître récitateur, de « vêtir » ce squelette avec les bonnes voyelles, le bon rythme et la bonne intonation. La lecture était donc un acte de connaissance, s'appuyant sur une chaîne de transmission orale ininterrompue. Un même mot comme "ktb" (كتب) pouvait être lu kataba (il a écrit), kutiba (il a été écrit) ou kutub (livres) selon le contexte grammatical et la tradition de récitation. L'absence de voyelles n'était donc pas un obstacle pour celui qui possédait les clés de la langue et de la Révélation.
Conséquences et Évolution de l'Absence de Vocalisation
Cette écriture purement consonantique avait des implications profondes. Elle offrait une certaine flexibilité tout en exigeant une maîtrise absolue de la part du lecteur. Non seulement les voyelles étaient absentes, mais il faut aussi se représenter une écriture souvent dépourvue des points diacritiques (I'jam) qui différencient aujourd'hui des lettres d'apparence similaire.
Une Orthographe au Service des Lectures
Loin d'être une imperfection, cette structure graphique permettait parfois d'englober plusieurs variantes de récitation (Qira'at) transmises du Prophète et considérées comme authentiques. Une seule orthographe consonantique pouvait être vocalisée de différentes manières, chacune correspondant à une lecture valide. Cette caractéristique illustre la relation complexe et ingénieuse entre l'orthographe du Rasm et la pluralité des lectures coraniques, préservant ainsi la richesse de la transmission prophétique.
L'Introduction du Tashkil : Une Nécessité Historique
Avec l'expansion rapide de l'islam au-delà de la péninsule arabique, de plus en plus de non-Arabes se convertissaient. Pour ces nouveaux musulmans, dont l'arabe n'était pas la langue maternelle, le texte consonantique présentait un risque majeur d'erreurs de lecture, pouvant altérer le sens des versets. La nécessité de préserver l'intégrité de la prononciation du Coran devint une préoccupation majeure pour les érudits.
Les Premiers Points de Vocalisation
La tradition attribue les premières tentatives de systématisation de la vocalisation au célèbre grammairien Abu al-Aswad al-Du'ali (mort vers 688), sous l'impulsion du calife Ali ibn Abi Talib ou du gouverneur Ziyad ibn Abihi. Le système d'Al-Du'ali était ingénieux : il utilisait des points de couleur, placés au-dessus, au-dessous ou à côté de la lettre pour indiquer les voyelles brèves. Un point rouge au-dessus de la consonne indiquait la voyelle /a/ (fatha), un point en dessous indiquait le /i/ (kasra), et un point sur la ligne indiquait le /u/ (damma).
Vers le Système Moderne
Ce système de points colorés fut une innovation cruciale, mais il évolua encore. C'est à l'érudit Al-Khalil ibn Ahmad al-Farahidi (mort vers 786) que l'on doit la transition vers le système que nous connaissons aujourd'hui. Il remplaça les points de couleur par de petits caractères dérivés des lettres arabes elles-mêmes : un petit waw (و) pour la damma, un petit alif (ا) pour la fatha, et un petit ya' (ي) pour la kasra. Ce système, plus clair et plus facile à copier avec une encre unique, fut universellement adopté et paracheva la notation du texte coranique, le rendant accessible à tous les lecteurs, quelle que soit leur origine.