Histoire du Mushaf : Pourquoi n'y avait-il pas de Codex Unique en 632 ?
À la mort du Prophète Muhammad en 632, la Révélation coranique était complète, mais elle n'existait pas sous la forme d'un livre unique et relié, un codex (Mushaf). Cette situation, loin d'être un oubli, s'explique par la nature même de la Révélation, la culture de l'époque et le rôle central du Prophète comme réceptacle et transmetteur vivant du message divin.
La Révélation, un Processus Vivant et Continu
Le Coran ne fut pas révélé en une seule fois, mais de manière progressive sur une période de vingt-trois ans. Cette descente fragmentée répondait aux événements, aux questions et aux besoins de la communauté musulmane naissante. Le texte sacré était donc, par essence, une parole vivante et dynamique, intimement liée au contexte de sa révélation. Compiler un livre définitif avant la fin de ce processus aurait été prématuré.
La Primauté de la Mémorisation
Dans la Péninsule Arabique du VIIe siècle, la tradition orale prédominait. La poésie et les généalogies se transmettaient de mémoire, de génération en génération. La mémorisation était considérée comme la forme la plus noble et la plus fiable de préservation du savoir. Les compagnons du Prophète, les Sahaba, apprenaient les versets par cœur dès leur révélation. Ceux qui en mémorisaient l'intégralité, les Huffaz, jouissaient d'un statut immense et étaient les garants premiers de l'intégrité du texte.
Une Révélation en constante évolution
Le processus de la Révélation incluait le phénomène de l'abrogation (naskh), où un verset révélé postérieurement pouvait modifier ou annuler la prescription d'un verset antérieur. Tant que le Prophète était en vie, la Révélation pouvait se poursuivre et de tels changements étaient possibles. Figer le texte dans un codex aurait donc été contraire à la nature même de ce processus divin, qui ne s'est achevé qu'avec la mort de son récepteur.
Les Scribes et la Matérialité des Premiers Écrits
Si la mémorisation était reine, l'écriture n'était pas pour autant absente. Le Prophète Muhammad encourageait la mise par écrit des versets et s'était entouré de scribes (Kuttāb al-Waḥy) chargés de cette mission. Cependant, les conditions matérielles de l'époque ont dicté la forme de cette préservation écrite.
Les Scribes de la Révélation
Des compagnons lettrés, comme Zayd ibn Thabit, 'Abdullah ibn Mas'ud ou encore les futurs califes, notaient scrupuleusement les versets sous la dictée du Prophète. Chaque nouvelle Révélation était immédiatement transcrite. Ces écrits servaient d'aide-mémoire, de support à la mémorisation et de référence pour la communauté. Le Prophète indiquait lui-même la place de chaque verset au sein des sourates, jetant les bases de l'organisation future du texte.
La Nature Fragmentaire des Écrits
À cette époque, le papier était une denrée rare et coûteuse. Les scribes utilisaient donc les matériaux à leur disposition, ce qui explique la dispersion des fragments. Les versets étaient consignés sur une mosaïque de supports d'écriture primitifs et variés. Parmi ceux-ci, on trouvait les 'usub, des branches de palmier séchées, les likhaf, de fines pierres plates et blanches, ou encore les riqa', qui correspondaient à des pièces de cuir ou de parchemin. On utilisait également des os, notamment des omoplates de chameaux (aktaf) ou des côtes d'animaux (adla'). Ces fragments étaient conservés par les scribes ou dans la demeure du Prophète.
L'Héritage à la Mort du Prophète
Lorsque le Prophète Muhammad quitta ce monde, il laissa derrière lui un héritage coranique complet et parfaitement préservé, mais sous une double forme : dans les poitrines de centaines de mémorisateurs et sur une multitude de supports matériels épars. L'assemblage de ces fragments en un codex unique devenait alors non seulement possible, mais nécessaire pour l'avenir de la communauté.
La Dernière Révision
La tradition islamique rapporte que durant le dernier Ramadan de sa vie, le Prophète récita l'intégralité du Coran à deux reprises en présence de l'ange Gabriel, contre une seule fois les années précédentes. Cet événement, connu comme la "dernière présentation" (al-'ardha al-akhira), est considéré comme la validation finale de l'ordre des versets et des sourates, tel que nous le connaissons aujourd'hui. Le Coran était donc textuellement et structurellement complet.
La Double Sauvegarde : Orale et Écrite
En 632, la situation était donc la suivante : il n'y avait pas de livre centralisé, mais une double sauvegarde infaillible. D'une part, une tradition orale massive, portée par de nombreux compagnons qui se corrigeaient mutuellement. D'autre part, une collection de fragments écrits directement sous supervision prophétique. C'est cette double source, orale et écrite, qui servira de fondement aux compilations historiques menées sous les califats d'Abou Bakr puis d'Uthman ibn Affan, inaugurant l'ère du Mushaf.