La Préservation du Coran du Vivant du Prophète Muḥammad
Entre 610 et 632 de notre ère, sur une période de vingt-trois ans, le Coran fut révélé au Prophète Muḥammad. Dès les premiers instants, un processus méticuleux de préservation fut initié sous sa supervision directe. Ce processus, central dans l'histoire complète du texte coranique, reposait sur deux piliers indissociables : la mémorisation infaillible et la transcription scrupuleuse, assurant une transmission fidèle du message divin.
Une Culture de l'Oralité comme Premier Rempart
Dans la péninsule Arabique du VIIe siècle, la parole était reine. La poésie, la généalogie et les récits historiques se transmettaient de génération en génération à travers une mémoire collective extraordinairement développée. C'est dans ce terreau fertile que la Révélation coranique prit racine, utilisant l'oralité comme son premier et plus puissant véhicule de transmission.
La Mémorisation (al-Ḥifẓ) : une Tradition Sacrée
Le Prophète Muḥammad fut le premier dépositaire et mémorisateur (Ḥāfiẓ) de la Révélation. Chaque verset reçu de l'ange Gabriel (Jibrīl) était immédiatement ancré dans sa mémoire avant d'être transmis à ses compagnons (Ṣaḥāba). Ces derniers s'empressaient à leur tour de l'apprendre par cœur, considérant cet acte comme une profonde dévotion. Ainsi, cette pratique de la mémorisation orale du Coran, ou al-Hifz, devint un acte de foi et une institution fondamentale, créant des centaines de "Corans vivants" qui marchaient parmi les gens.
La Récitation et la Vérification Continue
La préservation ne se limitait pas à un stockage passif dans la mémoire. Le Coran était un texte vivant, récité quotidiennement lors des cinq prières, étudié en cercles d'apprentissage et médité continuellement. De plus, une vérification annuelle avait lieu durant le mois de Ramadan, où l'ange Gabriel faisait réciter au Prophète l'ensemble du Coran révélé jusqu'alors. Lors de la dernière année de sa vie, cette révision se fit par deux fois, confirmant et scellant définitivement le texte dans sa forme et son contenu.
L'Écrit, un Support Essentiel et Supervisé
Bien que l'oralité fût prédominante, le Prophète, conscient de l'importance de fixer le texte sur un support matériel, encouragea dès le début sa mise par écrit. Cette démarche complémentaire visait à créer une sauvegarde physique, un témoin matériel de la parole divine, venant renforcer la transmission orale.
Les Scribes de la Révélation (Kuttāb al-Waḥy)
Le Prophète s'entoura d'un groupe de compagnons lettrés, connus sous le nom de "scribes de la Révélation". Parmi eux, des figures illustres comme Zayd ibn Thābit, 'Ubayy ibn Ka'b, ainsi que les futurs califes Abū Bakr, 'Umar, 'Uthmān et 'Alī. Dès qu'un verset était révélé, le Prophète le leur dictait et les chargeait de le consigner. L'histoire de la transcription manuscrite du Coran débute avec ces figures clés qui, sous la supervision prophétique, s'assuraient de la parfaite conformité de l'écrit à l'oral.
Des Matériaux Humbles pour une Parole Éternelle
À cette époque, le papier était une denrée rare à La Mecque et à Médine. Les scribes utilisaient donc les supports d'écriture primitifs disponibles dans leur environnement : des omoplates et des côtes de chameau (al-aḍlāʿ), des pierres plates et blanches (al-likhāf), des morceaux de cuir ou de parchemin (al-riqāʿ), des nervures de palmes (al-ʿusub) ou encore des pièces de bois des selles de chameaux (al-aqtāb).
Une Méthodologie Divine pour une Organisation Précise
La préservation du Coran durant la vie du Prophète ne concernait pas seulement le contenu des versets, mais aussi leur agencement. La structure du texte sacré n'a pas été laissée au hasard ; elle fut directement guidée par la Révélation elle-même.
La Double Sauvegarde : un Système de Contrôle Croisé
La coexistence de la mémorisation et de l'écriture créa un système de vérification mutuelle infaillible. Le texte mémorisé par des centaines de compagnons protégeait les écrits de toute altération, tandis que les fragments écrits servaient de référence matérielle pour consolider la mémorisation. Si un doute survenait sur un mot ou un verset, il était immédiatement levé par la convergence écrasante des témoignages oraux et écrits.
L'Arrangement des Versets et des Sourates
Contrairement à une idée reçue, l'ordre des versets et des sourates n'a pas été établi après la mort du Prophète. À chaque nouvelle révélation, le Prophète indiquait précisément aux scribes sa place exacte au sein du corpus existant. Le Prophète indiquait précisément l'emplacement de chaque révélation, fixant ainsi l'ordre des versets au sein des sourates non pas selon la chronologie de leur révélation, mais selon une architecture et une sagesse divines.
L'État du Texte Coranique à la Fin de la Révélation
À la mort du Prophète Muḥammad en 632, la totalité du Coran avait été révélée, mémorisée par un nombre considérable de compagnons et consignée par écrit sur divers supports. Le texte sacré existait donc dans son intégralité, protégé par une double sauvegarde. Cependant, il n'était pas encore rassemblé en un volume unique (Muṣḥaf). Les versets et les sourates étaient écrits sur des fragments dispersés, conservés par le Prophète et ses scribes. C'est cet héritage, complet et intact, qui servira de base aux étapes ultérieures de la compilation sous les califats d'Abū Bakr et de 'Uthmān.