Histoire du Coran : Comprendre la Nature des Al-Suhuf (Feuillets)

Après la sanglante bataille de Yamama, la communauté musulmane naissante fut confrontée à une réalité alarmante : la disparition de nombreux mémorisateurs du Coran. C'est dans ce contexte d'urgence que naquit le projet de compiler la révélation. Cette première collecte ne prit pas la forme d'un livre relié, mais d'un ensemble de feuillets sacrés, les Al-Suhuf, dont la nature et la composition sont capitales pour comprendre l'histoire du texte coranique.

L'Origine de la Compilation : Une Nécessité Historique

Nous sommes en l'an 11 de l'Hégire (632 ap. J.-C.). L'écho des combats de la bataille de Yamama résonne encore à Médine. De nombreux Compagnons, qui portaient le Coran dans leur cœur, y ont trouvé le martyre. Face à cette perte immense, 'Umar ibn al-Khattab, le regard tourné vers l'avenir, ressent une profonde inquiétude. Il se rend auprès du calife Abu Bakr As-Siddiq et lui expose sa crainte de voir le Coran se perdre avec la disparition progressive de ses mémorisateurs. Il suggère alors une entreprise inédite et monumentale : rassembler le Coran en un seul corpus écrit.

D'abord hésitant face à une tâche que le Prophète Muhammad (paix et bénédictions sur lui) n'avait pas entreprise de son vivant, Abu Bakr finit par être convaincu par la sagesse de l'argument de 'Umar. Le choix de l'homme qui mènera à bien cette mission sacrée se porte sur le jeune et brillant Zayd ibn Thabit, l'un des scribes du Prophète. Zayd, conscient de l'écrasante responsabilité, décrira plus tard la mission comme étant « plus lourde que de déplacer une montagne ».

La Matérialité des Premiers Feuillets

L'entreprise dirigée par Zayd ibn Thabit ne visait pas à produire un livre tel que nous le concevons aujourd'hui. L'objectif était de rassembler, vérifier et organiser la totalité de la révélation sur des supports physiques. Le résultat de ce travail colossal est ce que les sources historiques nomment les Al-Suhuf, c'est-à-dire « les feuillets ».

Les Supports Hétéroclites de la Révélation

À cette époque, le papier n'était pas d'un usage courant en Arabie. La révélation avait été transcrite du vivant du Prophète sur les matériaux disponibles. Zayd se mit donc à collecter ces fragments épars. Les sources nous décrivent une mosaïque de supports : des riqa' (morceaux de parchemin ou de cuir), des likhaf (pierres plates et blanches), des 'usub (nervures de feuilles de palmier), et même des aktaf (omoplates) ou des adla' (côtes) de chameaux. Chaque pièce était un témoignage matériel de l'histoire de la révélation.

Un Assemblage Ordonné mais non Relié

Il est essentiel de comprendre que Zayd n'a pas relié ces feuillets pour en faire un codex (Mushaf). Il a plutôt créé un dossier ou un coffre contenant l'ensemble de ces supports. Au sein de cette collection, les versets étaient méticuleusement placés dans l'ordre de leur sourate respective, conformément à l'enseignement du Prophète. Cependant, les sourates elles-mêmes restaient sur des ensembles de feuillets distincts, formant une collection complète et ordonnée, mais non un volume unique.

La Méthodologie Rigoureuse de Zayd ibn Thabit

La crédibilité de cette première compilation reposait sur la méthode infaillible de Zayd. Il ne se contentait pas de compiler les écrits existants. Pour chaque verset, il exigeait une double preuve : une source écrite et la confirmation mémorielle d'au moins deux Compagnons fiables qui l'avaient entendu directement du Prophète. Ce processus de vérification croisée garantissait que rien ne soit inclus qui ne soit absolument authentique, faisant des Suhuf un document d'une fiabilité historique et spirituelle exceptionnelle.

Des « Suhuf » au « Mushaf » : Une Distinction Cruciale

La distinction sémantique entre Suhuf (feuillets) et Mushaf (codex) est fondamentale. Les Suhuf d'Abu Bakr représentaient la première collection officielle et complète de la révélation coranique, mais sous forme de feuillets non reliés. Cet ensemble constituait l'essence même du premier manuscrit sacré, et il est essentiel de comprendre les caractéristiques distinctives de ce premier manuscrit complet d'Abu Bakr pour saisir la portée de cette entreprise. Il devint l'étalon-or, la référence ultime et la source unique pour toute copie ultérieure du Coran.

Le Devenir des Feuillets Sacrés : Un Héritage Transmis

Une fois la compilation achevée, ces précieux feuillets furent confiés à la garde du calife Abu Bakr. Il les conserva avec le plus grand soin jusqu'à sa mort en 13 de l'Hégire (634 ap. J.-C.). À ce moment, la responsabilité de protéger ce trésor inestimable fut transférée à son successeur, 'Umar ibn al-Khattab, qui en devint le gardien tout au long de son califat.

Après l'assassinat de 'Umar, les Suhuf ne furent pas transmises au calife suivant, 'Uthman ibn 'Affan, mais à Hafsa bint 'Umar, fille de 'Umar et veuve du Prophète. Ce choix n'était pas anodin : Hafsa était non seulement une femme de confiance et une mémorisatrice du Coran, mais elle se trouvait également en dehors des sphères politiques directes, assurant ainsi la neutralité et la sécurité des feuillets. C'est à partir de ce manuscrit original, conservé par Hafsa, que la standardisation du Mushaf sera plus tard entreprise sous le califat d'Uthman, marquant une nouvelle étape dans l'histoire de la préservation du texte coranique.